Donner du goût à la transition environnementale

Sébastien Delpont

 

Billet d’humeur par Sébastien Delpont,
Directeur conseil Energie, ressources et territoires, GreenFlex

On peut se redire des heures et des heures que la malbouffe rend malade et se plaindre, ou bien on peut se retrousser les manches et se mettre aux fourneaux. Pour la transition écologique qui nous attend, c’est la même chose. On peut continuer à s’inquiéter de l’évolution des températures comme de celle de notre taux de cholestérol et en faire des cauchemars. On peut aussi décider d’agir, repousser nos appréhensions et reprendre en main nos modes de vie pas si écologiques.  

De l’indignation à l’action

S’indigner est essentiel, c’est le premier temps nécessaire après la prise de conscience de notre situation écologique, qui estomaque de plus en plus d’entre nous. Mais il faut ensuite passer de l’indignation à l’action, en osant transgresser nos habitudes, les normes sociales et le regard des autres. Après le dégoût et l’appétit coupé que peut engendrer la compréhension de l’état du monde, et si l’on se remettait à table, mais en agissant différemment ? Il nous faut assouvir notre faim de changement et notre soif d’action.

Pour certains, transitionner c’est comme manger : juste un acte nécessaire à notre survie et il n’est pas nécessaire d’en faire un plat, mais cela peut aussi être bien plus que ça. Transition ne doit pas rimer avec huile au foie de morue et choux de Bruxelles : des aliments certes respectables, mais à la projection dans l’imaginaire collectif peu réjouissante… Salivons de cette transition à venir. Un bon repas, c’est un moment convivial, un moment de joie, un moment de partage, un moment de transmission intergénérationnelle. Il doit en être de même de la transition écologique, elle doit être une fête, un moment heureux. En France, manger c’est bien plus qu’ingérer des glucides, des protides et des lipides, nous avons su en faire un projet positif de société. A nous de réussir la même chose sur l’écologie.

Demain nous parlerons peut-être de nos engagements écologiques favoris comme on parle de nos vignobles préférés : Bourgogne ou Bordeaux, chacun ses goûts, tant que l’on ne boit pas de soda à table. Quel beau rêve, qu’imaginer demain des pays entiers se mobiliser pour faire reconnaître au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO la transition écologique à la hollandaise, à la danoise ou à la française ? Aujourd’hui, on a encore peu de choses à faire reconnaître, mais demain qui sait ? On connait la France pour sa gastronomie, et si on la connaissait un jour pour son écologie ?

Mélange d’ingrédients

Quel futur écologique alléchant veut-on bâtir ? Il n’existe pas plus un plat magique et unique contre la malbouffe qu’il n’en existe pour la transition écologique, mais il existe des curieux de la cuisine et des enthousiastes de la transition. Enlever les acides gras trans de notre cuisine ou le fioul de nos énergies est nécessaire mais pas suffisant. Les meilleurs plats ne sont pas mono-ingrédient : manger de la farine seule, c’est un peu fade… Alors qu’avec de la farine, des œufs, des fruits, du sucre, du lait et de l’énergie… on fait de délicieux mets. De la même façon, la transition écologique se fera par un mélange d’ingrédients : de la sensibilisation, des solutions low tech, des investissements, des outils numériques, une gouvernance renouvelée, de nouvelles habitudes à prendre…

Différentes recettes existent avec différents dosages, mais l’appétit vient en mangeant, il est temps de se mettre à cuisiner et donc à transitionner. S’y mettre, ce n’est pas revenir à l’âge de pierre, c’est revenir à l’âge du faire. C’est décider d’agir : isoler son logement, cuisiner ses plats maison avec des légumes de saison, réparer son vélo et s’en servir plus souvent… Osons reprendre notre destin et notre société en main pour construire des projets positifs. Réapprenons les recettes de grand-mère et sublimons-les avec de nouveaux ingrédients. Il n’y a pas d’âge pour s’y mettre, la transition c’est pour tout le monde de 7 à 77 ans. Ne nous excusons pas d’être trop jeune ou trop vieux pour agir. S’inscrire à un stage zéro déchet doit devenir aussi naturel que s’inscrire à un cours de cuisine. Osons tester, osons rater et partageons nos recettes avec fierté lorsqu’on réussira.

« Tout le monde peut transitionner  »

Tout le monde ne sera pas permaculteur ou sommelier, mais tout le monde peut mieux manger et y trouver du plaisir. De plus en plus de citoyens s’engagent soirs et week-ends dans un mode de vie plus sain et plus vert, dans leur famille ou dans des associations, c’est admirable. Il faut aussi que nous nous engagions plus fortement dans le cadre professionnel. On ne doit pas perdre le goût des bonnes choses lorsqu’on arrive sur son lieu de travail. Quelque soit notre métier ou notre formation, ne nous disons surtout pas « c’est pas pour moi ». La transition ne se fera pas qu’avec des spécialistes en développement durable : il faut des architectes, des agriculteurs, des plombiers, des commerçants, des ouvriers, des banquiers, des informaticiens et tant d’autres, qui tous verdissent leurs métiers. Dans Ratatouille, le dessin animé de Disney – qui se déroule à Paris – le cuisinier étoilé Gusteau le rappelle au rat Rémi « tout le monde peut cuisiner ». De même, « tout le monde peut transitionner », pour peu que l’on nous donne confiance pour surmonter nos appréhensions et notre peur de mal faire. Pour peu que l’on insère la transition dans un nouveau récit : positif et enthousiasmant.

Oui, comme il faut manger moins gras et moins sucré, et interdire certains ingrédients nocifs de notre alimentation, il va falloir utiliser moins certains produits ou services et en bannir d’autres. L’envie ne fera pas tout, mais la peur non plus. Faire changer nos actes et nos politiques nécessite à la fois des carottes et des bâtons. On n’attire personne dans son restaurant en disant « ici, on applique les consignes de mettre moins de gras et de sucres dans nos plats », même si c’est vrai, on dit surtout que ce qu’on y mange est bon. Va-t-on convaincre le plus grand nombre de changer de comportement en leur disant : « vous allez tous nous tuer si vous persistez à partir en vacances en avion », ou en leur expliquant à quel point on peut aller passer des vacances extraordinaires en Bretagne ou dans la Drôme en y allant en train ? Pour régénérer notre économie, il va nous falloir mettre dans notre marmite moins d’écologie bâton et plus d’écologie carotte, afin de mettre citoyens, entreprises et élus en appétit. A vos tabliers, les gargouillis de notre planète commencent à beaucoup s’entendre, il faut vite se mettre à cuisiner. Faisons de l’écologie un nouvel art de vivre. La transition doit devenir une nouvelle gastronomie.