Vers une radicalisation des méthodes d’interpellation des entreprises par les ONG ?

 

Billet d’humeur par Jérôme Auriac,
Directeur Conseil Associé, GreenFlex

 

 

Interventions dans les AG, activisme actionnarial, happenings, pétitions, études… Malgré leurs efforts, les ONG seraient-elles en train de perdre une partie de l’influence qu’elles exercent directement et indirectement sur les entreprises ? C’est la question que l’on peut se poser à la lecture du dernier rapport sur l’huile de palme de Greenpeace.

 

Les ONG, devenues impuissantes à faire bouger les grandes entreprises ?

Depuis quelques années, l’ONG défend la méthodologie HCS (High Carbon Stock), qu’elle considère comme plus pertinente que la certification RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) pour lutter contre la déforestation. Pourtant, elle reconnait aujourd’hui les faibles avancées des producteurs engagés dans cette démarche. A commencer par Wilmar International, qui représente 43 % du marché et s’était engagé à mettre en œuvre les deux approches. Avec ce rapport, Greenpeace nous interpelle donc en creux sur la capacité effective des organisations de la société civile à faire bouger les lignes de la RSE au sein des multinationales.

Les ONG, même les plus emblématiques, ont-elles atteint les limites de leur influence ? On espère évidemment que non, puisqu’on ne peut imaginer un monde unilatéral où les entreprises agiraient à leur guise, sans contre-pouvoir. Qu’elles le veuillent ou non, elles ont besoin de la société civile pour expérimenter les limites de leur responsabilité environnementale et sociétale, et renforcer la crédibilité de leurs actions.

 

Des messages et injonctions au progrès plus difficiles à rendre efficaces

Force est de constater que les messages des ONG sont de moins en moins audibles, en dépit de leur expertise et de leurs moyens d’action, toujours plus nombreux. Plusieurs raisons à cela, notamment :

  • La multiplication des acteurs et des émetteurs (ONG, journalistes, citoyens…), qui rend moins visibles et impactantes des campagnes qui étaient capables de faire évoluer les pratiques des entreprises ou les positions de leurs dirigeants il y a encore quelques années ;
  • La faible coordination des ONG entre elles, qui permettrait un effet de levier réel en mutualisant les moyens d’influence ;
  • Le lien entre « alertes » et régulation, qui met parfois des dizaines d’années à se matérialiser ;
  • Le manque de moyens pour vérifier que les engagements pris par les entreprises sont suivis d’effets réels et ne sont pas que des jeux de communication.

A mesure que la prise de conscience sur le changement climatique ou les conditions de travail dans les chaines de sous-traitance se cristallisent dans l’opinion, et que les dangers des modèles critiqués par les ONG se révèlent plus tangibles, comment pousser les grands acteurs économiques à faire évoluer réellement et plus rapidement leurs pratiques ?

 

Une radicalisation inévitable des ONG pour avoir de l’impact ?

On l’a vu récemment avec les actions d’associations comme L214 ou les collectifs végans : face à une opinion nourrie aux images chocs plutôt qu’aux arguments documentés, les actions d’éclat ont un impact plus fort – c’est d’ailleurs ce que Greenpeace avait théorisé à sa création avec le concept de Mind Bombing. Dans le champ de la RSE, face à l’atonie ou au non-respect des engagements des entreprises, il nous semble aujourd’hui plausible qu’une partie des organisations activistes évoluent vers une forme de radicalisation plus fréquente dans leurs méthodes d’action et leurs positionnements. Et ce n’est pas une bonne nouvelle.