Séisme de Popayán : tirer les leçons de la « résilience toxique » pour l’après-COVID

Marc-Elian Duffrene - GreenFlexBillet d’humeur par Marc-Elian Duffrene, Consultant, GreenFlex

 

Notre série « Les rebonds » vous replonge dans les crises passées qui ont marqué le monde, afin d’en tirer des enseignements pour imaginer l’après COVID-19.

Popayán : une reconstruction éclair après le séisme

Popayán, la “ville blanche de Colombie”, est située à 1 750 m d’altitude au sein du département du Cauca. Haut lieu du tourisme régional et marquée par de fortes inégalités sociales, la ville s’étend au sein d’une zone particulièrement sensible au risque sismique. Le 31 mars 1983, un séisme de magnitude 5,5 sur l’échelle de Richter provoque la destruction de près de 70 % des bâtiments, faisant près de 300 morts, 1 500 blessés, et laissant 30 000 personnes sans abri. Le coût économique total de la catastrophe s’élève à près de 400 millions de dollars, avec des dommages irréversibles sur le patrimoine historique de la ville.

Le premier point remarquable post-catastrophe est la forte croissance démographique enregistrée par la ville. En deux ans, la population popayanaise croît de près de 30 000 habitants. Cette progression démographique s’explique par l’afflux de populations des territoires voisins, à l’affût de nouvelles opportunités d’emplois. La reconstruction de la ville se fait à l’initiative des habitants, soutenue par les pouvoirs publics et par une aide internationale coordonnée. De nombreuses familles participent à des programmes de formation d’auto-construction organisés par l’Etat. Elles bénéficient également de prêts bancaires avec de faibles taux d’intérêt et un remboursement de capital différé, afin de financer leurs travaux. De nouvelles normes constructives antisismiques sont adoptées et généralisées à l’ensemble du pays. En 5 ans, 90 % des logements sont reconstruits, et la ville est de nouveau sur pied.

A moyen-terme, la pérennisation d’un modèle vulnérable

Si l’efficacité des dispositifs d’après crise est difficilement contestable, le constat est bien différent plusieurs années après la catastrophe. La forte progression démographique a donné naissance à la formation des invasiones, des quartiers informels accueillant les populations défavorisées qui n’ont pas pu bénéficier des fruits de la reconstruction. Ces quartiers sensibles, en s’étendant rapidement aux marges de la ville, illustrent la difficulté des autorités municipales à planifier l’urbanisation. Paradoxalement, les invasiones sont fortement vulnérables au risque sismique. Malgré les accès aux crédits facilités, de nombreuses familles en situation de défaut de paiement doivent quitter leur logement pour rejoindre les bidonvilles. Les exemptions de taxes, mal dimensionnées, n’ont pas permis d’attirer de nouveaux investisseurs, et le chômage explose. Ainsi, le séisme de 1983 n’a fait que renforcer des problématiques économiques et sociales qui lui préexistaient.

Selon la formule de Julie Hernandez, le séisme de Popayán est un cas d’école de “résilience toxique”, c’est-à-dire d’une résilience non souhaitable, qui pérennise un système mal adapté et toujours aussi vulnérable. Pour être efficaces, les stratégies de sortie de crise doivent se décliner selon une double temporalité. Dans le temps court, il s’agit d’atténuer le plus rapidement possible les effets liés à la perturbation. Dans le temps long, il est essentiel de pérenniser de nouveaux modèles en rupture avec les précédents, à l’origine de ladite perturbation.

Rompre avec les modèles qui nous ont mené au Covid-19

Nous faisons aujourd’hui face à la plus grande crise épidémique de l’histoire du 21ème siècle. Face à un phénomène encore mal connu, les vulnérabilités de nos modes de vie et de notre système économique, qui ne supportent pas l’interruption, nous apparaissent avec d’autant plus de force. Au-delà des premières mesures d’urgence, la récurrence de crises d’ampleur équivalente dépendra de notre capacité à proposer des modèles d’adaptation au long terme, dans un contexte latent de réchauffement climatique et de déclin de la biodiversité.

Alors que des voix s’élèvent déjà pour mettre l’écologie en “pause”, appuyons au contraire sur l’accélérateur. Il est plus que jamais nécessaire de faire une place à la nature dans nos villes, l’affaiblissement des écosystèmes facilitant la circulation des agents pathogènes. Les mobilités douces et décarbonées doivent massivement investir l’espace urbain, afin de préserver le climat et la santé des populations. La relocalisation et la décentralisation des activités économiques doivent être le fil directeur des politiques publiques. Faisons le choix d’une transition fondée sur la sobriété et la solidarité comme réponse à la crise, et comme perspective d’avenir.

Sans contre-modèle de fond, l’apparente résilience des premiers instants laissera rapidement place aux désillusions d’une société malade, dont le COVID-19 n’est finalement qu’un symptôme parmi d’autres.