Economie circulaire : « Il faut arrêter de multiplier les outils et trouver un langage commun »

Interview de Christian Lévy, président du GT Economie circulaire à l’Afnor

A l’automne 2018, l’Afnor publiait la première norme expérimentale sur l’économie circulaire en France. Mathieu Bonin, directeur Immobilier & Bâtiment chez GreenFlex, a rencontré Christian Lévy, président du groupe de travail qui a donné naissance à ce standard, afin de mieux comprendre son rôle pour faire de l’économie circulaire une réalité dans les entreprises.

Mathieu BoninPour quelles raisons les entreprises se lancent-elles dans l’économie circulaire aujourd’hui ?

Christian Lévy – Certaines entreprises ont des convictions sur le sujet et sont proactives, mais ce n’est pas évident de trouver des modèles durables. En revanche, la pression de la société civile, des consommateurs et des associations joue beaucoup pour accélérer les choses. Il faut de plus en plus que les entreprises en tiennent compte et prouvent qu’elles sont socialement responsables. Ces évolutions pour être pérennes supposent que les nouveaux modes de production rencontrent des nouvelles formes d’usage et de consommation.

M.B. A date, quelles sont les difficultés rencontrées pour déployer l’économie circulaire à grande échelle ?

C.L. – La feuille de route économie circulaire parle du passage de la production actuelle fondée sur un modèle linéaire à des boucles vertueuses. La première difficulté est de définir des objectifs ambitieux mais réalistes. Suffisamment ambitieux pour apporter un changement de modèle économique et de société. Et suffisamment réaliste pour obtenir l’accord de tous les acteurs impliqués. Du côté de l’entreprise, il peut s’agir de revoir la conception du produit ou du service. Du côté du consommateur, il faut repenser l’usage de celui-ci. La deuxième difficulté est de faire évoluer les règles. On peut se demander s’il ne faudrait pas renforcer le volet réglementaire face à « l’urgence » environnementale. Cela peut être un des moyens mais sûrement pas le seul. Il faut veiller à conserver et surtout renforcer la liberté d’appréciation du consommateur. Les entreprises attendent surtout que les règles du jeu soient les mêmes pour tous et qu’elles soient admises sociétalement. Par exemple, on ne pourra pas avancer sur le recyclé tant que le consommateur ne sera pas convaincu au-delà de l’aspect économie de matière, de l’efficacité égale du produit. Le troisième enjeu est de trouver des objectifs mesurables et contrôlables, admis par toutes les parties.

M.B.Dans ce contexte, qu’est-ce qui a conduit l’Afnor à développer une norme sur l’économie circulaire ?

C.L. – Les associations et la société en général sont justement d’accord avec le fait qu’un seul acteur ne peut définir unilatéralement ce qui va vers l’économie circulaire ou non. Il y a besoin d’un tiers de confiance et de construction de consensus, et c’est là que peut intervenir l’Afnor. Il y a également une demande de la part des acteurs qui ne savent pas forcément comment s’y prendre face à un sujet aussi transverse. Pour impulser et gérer cette transition, il faut une action réglementaire qui soumet de façon générale les acteurs aux mêmes contraintes. En face, on a besoin de bons exemples, qui prouvent que c’est possible, ainsi que d’acteurs économiques et sociaux déjà engagés dans des démarches innovantes, qui construisent une doctrine et des outils au service de tous. Au sein du groupe de travail « Economie circulaire » de l’Afnor, la décision de construire un voire plusieurs documents techniques à destination des entreprises a émergé très vite. Nous avons organisé une réunion ouverte à ce sujet, qui a réuni environ 70 acteurs : des grandes entreprises, l’Ademe, l’Institut de l’économie circulaire, des associations de consommateurs, des pôles de compétitivité, etc. A travers la norme, nous avons finalement souhaité rédiger un standard de gestion de projet de l’économie circulaire.

M.B.A qui s’adresse cette norme et quel est son objectif ?

C.L. – La norme expérimentale XP X30-901 est un standard de management de projet fondé sur un engagement volontaire. Elle propose une liste de questions à se poser pour tout acteur économique qui a un projet en direction de l’économie circulaire. L’acteur peut aussi bien être une entreprise qu’une collectivité territoriale, et le projet peut être de toute nature (plan stratégique, nouveau produit, nouveau service…) et de tout périmètre (totalité de l’entreprise, département spécifique…). Il suffit qu’il y ait un projet bien défini qui vise une contribution à l’économie circulaire. La première partie de la norme concerne plutôt le management de projet pur, et la seconde s’arrête davantage sur le fond de la démarche, en posant les sept dimensions possibles de l’économie circulaire, les questions à se poser, etc. Le standard est complètement neutre, il vise à accompagner l’acteur dans la conduite des différentes étapes, ce n’est pas un instrument d’évaluation du niveau de réussite. Notre norme pourrait d’ailleurs être utilisée pour construire une certification, mais cela n’est pas l’objectif principal.

M.B.Quels sont les intérêts majeurs de la norme ?

C.L. – C’est un outil de pilotage, très concret, structuré par et pour les professionnels. Au-delà de ça, nous espérons que le standard permette de capitaliser collectivement sur les bonnes pratiques et donc d’améliorer nos objectifs communs vers l’économie circulaire. Faire table rase du passé n’est pas réaliste, et les bons exemples restent souvent trop anecdotiques. Entre les deux, il manque ce cadre de capitalisation…

M.B. Quelles seront les conditions de son succès ?

C.L. – Nous souhaitons qu’un maximum d’acteurs utilisent le standard avant tout pour créer un langage commun. Certains acteurs ont envie de sortir leurs propres référentiels et labels. Pourquoi pas, s’ils s’intègrent bien dans un cadre général partagé et que cela ne contribue pas à multiplier les outils spécifiques qui finissent par perdre en crédibilité. Les associations ont également tout intérêt à s’emparer de la norme pour interpeller les entreprises et les pousser vers des démarches ambitieuses. Enfin, les pouvoirs publics doivent en faire la promotion, avec un enjeu fort au niveau local. Toujours dans cette optique de référentiel commun, l’Afnor anime ses réseaux au niveau international pour convaincre les autres pays de partager cette approche. Un comité technique international a aussi été créé au sein de l’organisation internationale de normalisation (ISO) sous présidence et secrétariat de la France.