Substances polémiques, usages des produits et banques de matériaux intersectorielles : penser global dans l’économie circulaire

Les attentes sociétales et réglementaires accélèrent l’avènement de l’économie circulaire au sein des entreprises. Pour y répondre, ces dernières doivent davantage prendre en charge la fin de vie des produits, mais aussi reconsidérer les usages en amont et intégrer les matériaux et substances qui les composent au cœur même de leur stratégie. Surtout, elles n’y parviendront qu’avec une mobilisation croisée à l’échelle de chaque secteur, et entre secteurs.

C’est ce dont ont témoigné les 4 invités de l’Imaginale GreenFlex, qui a eu lieu le 26 juin à l’IMAGO Resto, autour de Nathalie Croisé, journaliste indépendante :

  • Géraldine Vallejo, Sustainability Programme Director chez KERING
  • Rémi Crinière, Sustainability Manager pour H&M France
  • Christian Zolesi, Directeur Conseil Associé chez GreenFlex sur les sujets substances et risques produits
  • Mathieu Bonin, Directeur Conseil chez GreenFlex sur les sujets économie circulaire et bâtiment

 

Penser « usage » avant « recyclage »

7,55 milliards. C’est le nombre d’habitants estimé sur Terre en 2017 par les Nations Unies. Pour la majorité, consommer est leur principale activité, ce qui devrait engendrer pas moins de 12 milliards de tonnes de déchets plastiquesaccumulés d’ici 2050, dont seulement 9 % sont recyclés en moyenne. Alors que leur pollution, notamment pour les océans, inquiète de plus en plus la société civile et prend de l’ampleur dans les médias, l’Europe comme la France tentent d’y remédier à travers le Paquet Economie circulaire européen et notre feuille de route nationale.

La question du recyclage tient bien souvent une place disproportionnée dans les actions pour résoudre cette problématique des déchets. Pourtant, c’est l’usagede nos produits et leur conception même que les démarches d’économie circulaire doivent également interroger. Ainsi, la Commission européenneannonçait fin mai l’interdiction prochaine de six produits en plastique à usage unique, parmi lesquels les bâtonnets de coton-tige, couverts jetables et pailles. « Demain, qu’en sera-t-il des biens à deux ou trois usages ? interroge Christian Zolesi. Avant d’envisager la recyclabilité, c’est la robustesse du produit de départ qu’il faut considérer. »

Géraldine Vallejo (Kering) et Rémi Crinière (H&M) illustrent la mise en marche des acteurs du textile sur ces sujets depuis quelques années. Pour le luxe, Géraldine Vallejo confirme qu’il y a une « attente implicite d’excellence sur l’ensemble du cycle de vie des produits », auxquels on attribue « une valeur durable intrinsèque ». Rémi Crinière raconte quant à lui comment les actions de H&M France évoluent de la récupération des vêtements et textiles toutes marques en magasin – initiée en 2013 – vers le concept « Take Care », qui propose un ensemble de produits, services et conseils visant à accompagner le consommateur pour mieux prendre soin de ses vêtements et les conserver plus longtemps.

Responsabiliser les consommateurs

« La plus grande difficulté réside dans le fait d’aller chercher les vêtements dans les armoires des gens », affirme Rémi Crinière, qui reconnaît aussi que « le style, le prix et la qualité » restent les critères qui leur parlent en priorité. Pour ceux qui ne maîtrisent pas forcément tous les enjeux du secteur – conditions de fabrication du coton, substances dangereuses, gestion des déchets, consommations énergétiques… –, il est indispensable d’offrir la possibilité de faire des choix sur une base claire et véridique d’informations, et par là même, de responsabiliser chacun quant au fait d’acheter, garder, réutiliser ou jeter. Les acteurs du secteur, réunis autour du HIGG index, travaillent ainsi au développement d’un indicateur commun, semblable au nutri-score pour l’alimentation.

Côté usage, Géraldine Vallejo souligne également le mouvement en cours pour changer l’image des produits de seconde main et évoque les réflexions à mener sur l’économie de la fonctionnalité. Ici encore, les actions d’éducation sont importantes pour « éviter l’effet pervers de louer 8 jeans par an au lieu d’en acheter 2 » complète Rémi Crinière.

Une mobilisation intra- et inter-secteurs indispensable

Les défis communs poussent l’industrie textile à une mobilisation collective. Ainsi, l’éco-conception exige d’anticiper la séparation des fibres en fin de vie du produit, mais aussi d’accompagner les designers et fabricants afin que les matières recyclées ne soient plus perçues comme de moindre qualité. H&M vise par exemple un objectif de 100 % de matériaux recyclés ou issus de sources durables d’ici 2030. Pour ce faire, les deux groupes ont rejoint le collectif Fashion positive, qui identifie les matériaux les plus performants sur tous les aspects de l’économie circulaire – réutilisation, santé, eau, énergie, etc.

Par ailleurs, Christian Zolesi souligne l’importance de connaître la composition des produits, pour réussir la chasse aux substances polémiques dans l’habillement. Au-delà de leur impact sur la santé du consommateur et son environnement lors de l’usage du produit, celles-ci conditionnent son bon recyclage, avec le risque de venir perturber la récupération de matière. Pour explorer la constitution de leurs matériaux et mieux discuter avec l’industrie chimique, les acteurs du secteur textile ont tout intérêt à unir leurs forces. A travers le programme ZDHC, ils partagent ainsi leurs données pour établir progressivement une liste de substances à bannir et organiser la recherche pour les alternatives manquantes.

Pour finir, Mathieu Bonin relie le micro – des substances et matières – au macro, en élargissant la réflexion au secteur du bâtiment et à nos villes. Il évoque la nécessité de réinterroger nos besoins en termes d’espaces et d’adopter une démarche d’efficacité matière pour mieux choisir et utiliser nos matériaux. Plus loin, il propose d’étendre le principe du bâtiment comme banque de matériauxà une approche inter-secteurs, qui réunisse textile, construction, grande consommation, alimentaire… Quand créerons-nous les boucles territoriales permettant d‘isoler plus systématiquement nos bâtiments avec de vieux vêtements ?

Anticiper absolument la réglementation

S’il est un message à retenir, c’est celui d’agir quelque part, sans plus attendre. Christian Zolesi invite les entreprises à « commencer par de petites choses, mais commencer absolument ». Lorsque Géraldine Vallejo soulève le fait que « le textile est relativement peu réglementé pour le moment, en comparaison d’autres secteurs », il complète en évoquant le principe de précaution et l’indispensable sécurité générale des produits, qui incitent à anticiper les décalages entre prise de conscience des problématiques et législation.

Nourrie par les prises de parole de la société civile et les attentes légitimes des consommateurs à l’influence grandissante, la règlementation ne donne effectivement pas le rythme des changements en premier lieu. Aux entreprises de s’unir pour la devancer, être proactives en fonction de l’état des connaissances et de la technique, et finalement répondre au droit de savoir et aux attentes des parties prenantes.

Pour en savoir plus, retrouvez les interviews vidéo de Christian Zolesi, Directeur Conseil Associé GreenFlex, Mathieu Bonin, Directeur Conseil GreenFlex et Rémi Crinière, Sustainability Manager pour H&M France.