Qu’ils soient privés, associatifs ou publics, les projets liés à l’agriculture urbaine ne cessent de se multiplier, et ce n’est pas le manque de place qui freinera leur déploiement. Mi-janvier, une étude sino-américaine publiée dans Earth’s Future estimait ainsi qu’entre 367 000 et 641 000 km2 de surfaces insérées dans les villes pourraient servir à la production agricole.

Au-delà du potentiel de développement qu’offrent ces nouvelles initiatives, la dernière Imaginale GreenFlex « Tous Urbaculteurs ! » témoignait aussi de la diversité de leurs formats.

Jeudi 25 janvier 2018, GreenFlex a réuni à l’IMAGO Resto, autour de Nathalie Croisé, journaliste indépendante, trois acteurs engagés dans l’agriculture urbaine :

  • le distributeur Carrefour France, qui a présenté  son potager vertical du magasin de Sainte-Geneviève-des-Bois et le jardin pédagogique sur le toit du parking couvert de Villiers-en-Bière 
  • le projet UpCycle – La Boîte à Champignons, qui transforme les biodéchets des villes en aliments de qualité (par exemple le marc de café pour cultiver des pleurotes) 
  • et la société BIGH (Building Integrated GreenHouses) dont le concept répond aux attentes d’économie circulaire des bâtiments établies par Lateral Thinking, à travers des fermes urbaines aquaponiques

Le dénominateur commun des trois témoignages présentés ? Le dynamisme de ces projets pilotes, à l’affût des premiers enseignements de leurs expérimentations.

 

L’agriculture urbaine : un principe commun, des modèles pluriels

Optimiser les espaces et engager les consommateurs

Du côté de Carrefour, c’est plutôt l’enjeu de la qualité de l’alimentation qui est mis en avant. Grâce à son potager vertical et son jardin pédagogique, l’enseigne propose des fruits et légumes ultra frais, garantis 0 km, sans pesticides et avec plus de goût. L’enseigne noue des partenariats avec des acteurs locaux (le potager de Villiers-en-Bière est exploité par le lycée agricole voisin) en faisant valoir des espaces non utilisés tout en préservant la biodiversité autour de ses magasins. Auprès de ses clients, la visée pédagogique prime : en rapprochant consommation et production, Carrefour trouve une façon plus simple d’expliquer les défis agricoles et de sensibiliser ses consommateurs à une meilleure alimentation.

Créer de la valeur et du lien autour des ressources locales

Pour Grégoire Bleu, co-fondateur de la société UpCycle – la Boîte à Champignons, l’agriculture urbaine sera résiliente et frugale ou ne sera pas : utiliser les moyens du bord, en particulier pour revaloriser des friches urbaines et servir à la réinsertion au lieu de multiplier les investissements et de basculer dans une escalade technologique. Ainsi, les biodéchets servent de base aux cultures : le marc de café collecté dans les entreprises pour les pleurotes cuisinées par les chefs parisiens ; le textile recyclé pour aider les micro-pousses à grandir, etc. Là aussi, on considère les bénéfices sociaux et environnementaux pour guider les actions : valorisation des déchets, mais aussi protection de la biodiversité, captage des eaux de pluie, reconnexion et création de valeur sociale.

Multiplier les projets et penser les bâtiments autrement pour passer à l’échelle

Le projet BIGH (Building Integrated GreenHouses) est une expérience à plus grande échelle et à investissement plus conséquent. Leur première ferme combine différentes formes d’agriculture urbaine et ambitionne de cultiver une surface de 4 000 m2 – 2 000 en intérieur et autant en extérieur – pour produire pas moins de 36 tonnes de bars rayés par an, 18 tonnes de petites tomates, ou encore 150 000 pots d’herbes aromatiques, le tout à 0 km ou presque de ses consommateurs. Avec cette expérimentation, BIGH souhaite véritablement repenser la manière de concevoir et valoriser nos bâtiments et villes, dans une logique d’économie circulaire, en captant par exemple leur énergie fatale pour chauffer des serres et capturer le CO2 pour favoriser la croissance des plantes.

 

Concevoir et évaluer les projets avec une approche écosystémique de l’agriculture urbaine

Si ce dernier exemple souligne une volonté des porteurs de projets à fournir de plus grandes quantités de produits alimentaires, les trois intervenants s’accordent à dire que l’enjeu de l’agriculture urbaine n’est pas pour l’instant de nourrir nos villes. Contrairement à certains pays d’Asie, où elle offre une alternative forte à des reliefs capricieux ou des systèmes de transport défectueux, elle restera chez nous une composante du mix agricole parmi beaucoup d’autres. Tous veulent cependant croire qu’elle y détient sa place à juste titre, pour tous les services qu’elle est capable de rendre aux urbains, qu’ils soient paysagers, sociaux, environnementaux, pédagogiques ou financiers.

Afin d’offrir ces bienfaits à l’écosystème, reste à prendre en compte systématiquement les nombreuses contraintes et attentes propres à chaque espace : qualité de l’eau, lumière, modes de vie, etc. Cette exigence d’adaptation justifie le fait qu’il y ait presque autant de modèles que d’initiatives et pose la nécessité de recourir à des partenaires et experts pour concevoir ces solutions, ainsi que de former les producteurs ambassadeurs de ces nouvelles pratiques.

Au final, Virginie Bernois, directrice conseil chez GreenFlex, revient sur la nécessité de faire également le bilan de ces initiatives en considérant les systèmes dans leur globalité. L’approche économique, notamment, ne peut être que complexe, puisqu’elle doit intégrer les multiples composantes directes ou indirectes sur lesquelles les démarches ont un impact. Toujours selon l’étude publiée dans Earth’s Future, les services écosystémiques rendus par l’agriculture urbaine pourraient faire économiser entre 75 et 150 milliards d’euros par an, rien qu’en réduction de transport et de consommation d’énergie, rafraichissement de l’air, isolation des bâtiments, dépollution, etc.